mardi 19 mai 2015

Découvrez le prologue d'Un Amour Marqué de Fanny André

Si la vie était un long fleuve tranquille, elle ne serait pas parsemée d’épreuves qui nous marquent plus ou moins profondément. Certaines de ces marques se voient comme le nez au milieu de la figure et d’autres, plus intérieures, sont cachées à la vue de tous. Dans le New York d’aujourd’hui, les destinées de deux êtres marqués par la vie vont se croiser. Elle, Jade Cornell, est libraire. Petit bout de femme dynamique, dévouée à son travail, passionnée de littérature, elle tente tant bien que mal de surmonter un chagrin immense qu’elle se garde bien de montrer. Lui, Baile Baedrick, défiguré suite à une agression par un fan hystérique alors qu’il était devenu la coqueluche de Hollywood, cherche à relancer sa carrière d’acteur et surtout à redonner un sens à sa vie. C’est pour lui une longue et solitaire traversée du désert. Une traversée qui le mènera, pourtant, à pousser la porte de la librairie où travaille Jade. Mais comment deux êtres aussi marqués par la vie vont-ils pouvoir s’aimer ? Le peuvent-ils seulement ?

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Et voici le prologue :


Jade retint un bâillement en observant la pile de livres en équilibre sur le comptoir.
— Ben, pourquoi je dois toujours m’en occuper ? Ben, ne te cache pas ! Je vois ton cul dépasser du rayon des livres de voyage…
Aussitôt, les fesses disparurent. Il abusait.
— Chut ! Ici, on évite de crier, es-tu au courant ? rétorqua-t-il, en beuglant plus fort qu’elle.
— On n’est pas dans une bibliothèque mais dans une librairie poussiéreuse !
Elle se retourna et fit un rapide tour d’horizon des yeux…
— De plus, on est seuls là, conclut-elle, pince-sans-rire.
— La boutique serait moins poussiéreuse si tu étais plus accro au plumeau, remarqua Ben.
— Tu te fiches de moi ! Tu sais où tu peux te le… oh, puis laisse tomber, je vais déballer les bouquins, mais la prochaine fois, Alicia le fera ou toi. Sinon ça restera sur ce comptoir avec une pancarte « Servez-vous, c’est gratuit ! », finit-elle, râleuse, en s’éloignant.
— T’es la meilleure Jade, c’est ce que tu souhaitais entendre ?
— Va te faire…
Elle n’acheva pas sa phrase et attrapa son latte posé sur le comptoir.
En soupirant, elle reprit son chemin vers le fond de la librairie, poussant du pied le carton lourd comme un âne mort. Eh merde ! Tout le réassort des livres manquants et les nouveautés à mettre en rayon, bien sûr.
— Ben, je te maudis sur dix générations ! Et Alicia seulement sur cinq.
Rechigner ne la ferait pas terminer plus tôt même si elle avait prévu d’aller à une séance dans la Greenwich Village. Un ciné-club faisait une rétrospective de l’âge d’or de Hollywood, de Hitchcock à Monroe, en passant par Hepburn et Laurence Olivier, et elle ne voulait pas rater ça. Elle passa l’heure suivante pliée en deux, à organiser les ouvrages bourrés dans tous les sens. Dire qu’elle pensait que libraire était le bon plan quand on aimait lire. À d’autres, elle luttait surtout contre le chaos et des étagères souvent branlantes.
Quand elle eut fini, courageuse mais pas téméraire, elle se laissa glisser sur le sol avec un tome de Yeats. Elle ne reparaîtrait pas avant son heure de départ officielle, Ben n’avait qu’à assurer le reste seul. Elle venait de se taper le pire des rayons. Il restait au jeune homme le dernier carton rempli de livres jeunesse et elle lui souhaitait bien du plaisir à les ranger.
Jade lisait un de ses poèmes préférés, quand elle repéra une paire de jambes dans le rayon d’à côté… Poésie asiatique, haïku & Cie. Ben conservait ce coin pour que la librairie conserve un certain standing, mais les recueils qui s’y trouvaient, y traînaient depuis plus de six mois, et encore, c’était pour les plus récents. Il devait penser qu’ainsi leur librairie ferait plus SoHo que Nolita, comme leur boutique se situait à la lisière des deux.
Elle retourna à son livre et se cala contre un rayonnage de poésie française. Aragon débordait et lui irritait le dos.
— Excusez-moi ? s’enquit une voix basse, en aplomb au-dessus d’elle.
La bouche pleine de latte, elle releva la tête. Un homme assez grand, le mètre quatre-vingts dépassé, se tenait devant elle, à deux pas de son pied droit. Automatiquement, elle rabattit ses pieds, pensant qu’il voulait passer.
— Vous travaillez bien ici, non ? reprit-il.
Elle entendait déjà Ben la sermonner suite à une plainte de client sur sa « pause » et soupira avant d’acquiescer. Le visage devant elle était à contre-jour, elle voyait une barbe de plusieurs semaines et une silhouette un peu fine, vêtue d’un large caban et d’un jean usé à la corde, pas grand-chose de plus.
— En quoi puis-je vous aider ?
— Je cherche de la poésie française et un recueil dont on m’a parlé, il tendit un ticket de caisse dont le dos était griffonné de pattes de mouche.
Elle lissa le bout de papier froissé sans réfléchir, mue par un automatisme vieux comme son métier. Elle fit un salut à Yeats, lui agitant un mouchoir dans sa tête, avant de remettre le volume à sa place. Jade se releva et se félicita de porter des talons, son mètre cinquante-cinq faisait un peu moins pâle figure ainsi. Elle attrapa son latte et déchiffra le titre après plusieurs essais. Elle le trouva en moins de temps que n’importe quel vendeur zélé de grands magasins, muni d’un sacro-saint ordinateur « réponse à tout ».
— Voilà. Si je peux me permettre, il y a mieux dans le genre. Harrington est un vulgarisateur, mais pas un vrai connaisseur. Il oublie des incontournables, selon moi, en tout cas, et s’assied dessus pour disserter… Mais vous faites comme vous voulez. Le reste de notre stock est sur ce rayon et, pour la littérature française des siècles passés, nous disposons aussi de plusieurs ouvrages. Dont la poésie. Si vous avez besoin d’aide, je serai à la caisse, conclut-elle.
Elle avait débité son petit speech, avec sa voix ronronnante de libraire efficace, qu’elle adoptait sans même s’en rendre compte. Les habitudes ont la peau dure. Elle s’éloigna sans attendre ; elle détestait les libraires qui semblaient vous surveiller, ou prêts à vous pousser à la dépense.
Elle épousseta ses fesses et sa main lui parut un peu grise. Il allait falloir faire une opération ménage sous peu, sinon de « librairie spécialisée », ils risquaient de verser dans « l’antiquaire ».
— Dans ce cas quel autre recueil me conseilleriez-vous ? demanda-t-on dans son dos.
Eh merde. Ça lui apprendrait à ne pas fermer sa bouche et se contenter d’encaisser l’argent du client roi. Elle regarda par-dessus son épaule et consentit à faire demi-tour.
— Celui de Percham est pas mal… ou le Ladeur. Le premier est plus axé sur la poésie du XIXe, le second sur celle du XXe. Vous avez des ouvrages qui couvrent plusieurs siècles, mais nous n’en avons pas actuellement… Et ils seront moins exhaustifs, forcément…
— Forcément.
Après avoir sélectionné les deux livres du rayon, elle redressa la tête pendant qu’il enlevait la casquette qui maintenait son visage en partie dans l’ombre. Surtout à cause du contre-jour provoqué par le néon, pas loin au-dessus de sa tête. Bon, elle exagérait, il n’était pas si grand. Il se tourna vers elle en contemplant les livres et elle put mieux le dévisager. Il lui sembla familier, mais elle n’aurait su dire d’où elle pouvait le connaître… Elle n’était pas très physionomiste.
Il la regarda dans les yeux et Jade dut faire un bel effort pour ne pas ravaler sa salive et réussir à ne pas trop le fixer.
— Je vais prendre les deux volumes. Merci. Je cherche des Virginia Woolf, ajouta-t-il un sourcil levé.
— Rayon du fond sur votre droite « littérature anglaise du XIXe/XXe siècle », répondit-elle par pur réflexe.
Heureusement que les automatismes existent et que je connais cette boutique comme ma poche, songea-t-elle. Sans cela, Jade aurait eu l’air assez inefficace. Elle avait simultanément reconnu un acteur célèbre d’il y a quelques années de cela dans ce grand barbu, mais elle était également tombée en arrêt devant l’énorme balafre qui lui parcourait la joue gauche, style Albator, mais en 3D. La cicatrice naissait au coin de son œil et courait jusqu’au bord de la bouche, dans un large sillon. La barbe prenait d’un coup plus de sens ; habile manœuvre pour dissimuler un peu du désastre.
À l’époque, elle n’allait pas souvent au cinéma et n’avait jamais fait attention à lui et à sa carrière. Elle entendait quand même parler de lui de loin en loin, avec Sundance et Cannes relayés aux JT. Il avait rencontré un tel succès auprès de la critique, qu’il aurait fallu vivre au pôle Nord, sans aucun moyen de communication, pour passer à côté du phénomène dont il avait été l’objet. Il avait disparu de manière subite, après quelques années de gloire fulgurante.
En se dirigeant vers son comptoir, elle se demanda si sa disparition soudaine avait un rapport avec l’état actuel de son visage. S’il avait fait ses preuves dans le cinéma indépendant et les films d’auteur, il était aussi connu pour sa gueule d’ange qui avait fait couler beaucoup d’encre. En effet, quand on était beau, on ne bossait pas dans des films bizarres et torturés, on visait plus les blockbusters faciles. À moins d’être un illuminé à la Johnny Depp, bien sûr. Mais maintenant, au vu de son visage… travailler, avec ça sur la tronche ? Quasiment impossible. À part dans des films de mafieux peut-être ? Ou bien pour interpréter un dangereux psychopathe ? Il était dur de deviner dans ce bûcheron à la mine sombre, l’homme le plus sexy des années deux-mille, Baile Baedrick, acteur montant de sa génération…

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